25.04.2009

La colère sociale : Exaspération ou crise profonde ?

La révolte sociale.jpgLa question essentielle est donc de savoir comment répondre à cette révolte, d'autant plus inquiétante que de nouveaux plans de licenciement arrivent et que plus personne ne semble en mesure de calmer cette colère-là. Aux yeux des médias, du pouvoir ou du Medef, il n'y aurait plus d'autorité syndicale, politique ou même spirituelle audible pour tenter de définir et de faire partager une éthique de la protestation.

Pour éviter cette radicalisation revendicative, certains nous disent que c'est par là qu'il faut commencer. Redonner du poids à la parole. Restituer une crédibilité aux syndicats en les associant aux décisions dans les entreprises et pas seulement dans les négociations nationales. Car il est vain de demander aux représentants élus de calmer le jeu dans leur entreprise si on les a ignorés précédemment. La meilleure manière de combattre cette radicalisation est de reprendre le chantier du dialogue social. De ne pas traîner les pieds comme l'a trop souvent fait le Medef sur le partage d'informations au sein de l'entreprise et sur la concertation. Un personnel mieux informé sur la situation réelle de son entreprise comprendra mieux et acceptera peut-être mieux des décisions douloureuses si elles deviennent nécessaires.

Et pourtant, ce qu'ils savent ces diseurs de bonne aventure ... C'est que Continental n'est que la pointe visible de l'iceberg social : ces conflits commencés il y a plusieurs semaines chez Caterpillar, Continental et Molex s'enlisent, avec des négociations qui ne débouchent sur rien, des promesses changeantes, des représentants syndicaux contestés face à une base pour qui c'est sa vie qui se joue. Ca devient sauvage, on le serait à moins. Ca vous séquestre, ça vous force même à manifester avec vous comme cela s'est passé en Janvier à l'usine Fulmen d'Auxerre, le directeur ayant ensuite écrit à chacun des 314 salariés, dans laquelle il dénonce « l'humiliation » qu'il a subie ce jour là.. Et ses salariés, ils n'étaient «  humiliés «  d'être considérés comme des Kleenex ? Toutes ses actions se radicalisent à l'approche d'un 1er Mai qui sera sans doute l'occasion de donner plus d'envergure à une colère que nous gouvernants ne comprennent pas. Il est loin le discours de Lorient de 2007 où Nicolas Sarkozy déclarait : «  Ici quand on manifeste, quand on recourt à la violence, ce n'est jamais pour se distraire, ce n'est jamais pour nuire à autrui, c'est parce qu'on est désespéré, c'est parce qu'on n'a plus de recours et qu'on se sent condamné à la mort économique et à la mort sociale « . Il est vrai que c'était en pleine campagne et face aux pécheurs de Lorient. »

En phase avec la méthode Sarkozy de l'immédiateté de la décision politique, François Fillon réagit au jour le jour en l'absence d'une politique d'ensemble susceptible d'apporter un minimum de visibilité face à la crise. Or ni le plan de relance dont les premiers résultats sont attendus au mieux début 2010, ni les déplorations et condamnations des boutefeux extrémistes et des patrons voyous ne constituent une politique à la hauteur de la situation sociale explosive d'aujourd'hui. Le saccage de la sous-préfecture de Compiègne est un signal d'alarme à prendre très au sérieux. Il n'appelle pas à une politique fondée sur la simple réactivité, mais à une remise à plat de la politique gouvernementale pour éviter que les foyers d'incendie qui se développent ne dégénèrent en crise sociale et politique majeure.

Mais le Premier ministre va aussi découvrir ce matin dans nos pages qu'à Dexia, banque récemment sauvée de la faillite par des fonds publics, la distribution des cadeaux bonus continue. Ce contraste, cette simultanéité, cette iniquité sont à la base de la tension sociale que nous connaissons depuis quelques semaines et qui ne cesse de s'aiguiser au fil des plans sociaux. Le Premier ministre arguera qu'il a dénoncé les cas « choquants » de patrons qui s'octroient des rémunérations exorbitantes. Est-il vraiment allé au-delà des mots ? Les cas de réduction réelle des avantages patronaux se comptent sur les doigts d'une main. Les salariés vraiment licenciés, eux, se comptent par milliers. Cette célérité dans la réaction du Premier ministre, hier, cette fermeté dans le ton, cette sincérité dans la conviction, on aimerait qu'elles s'appliquent aux uns comme aux autres, aux puissants comme aux misérables. Nicolas Sarkozy et ses ministres abusent des déclarations anti-abus. Deux poids, deux mesures, la menace d'une application rigide de la loi contre les uns, l'invocation d'une morale élastique pour les autres: c'est la véritable origine des débordements qu'on stigmatise avec tant de hâte et d'énergie.

Après les dizaines de milliards d'euros débloqués pour sauver les banques, les salariés touchés par les fermetures d'usines ne comprennent pas que l'Etat n'en fasse pas autant pour l'industrie. Ils sont choqués par les retraites chapeau des grands patrons, alors que les pensions ouvrières sont rognées de toutes parts. Pour réduire les inégalités et les injustices exacerbées par la crise, il ne suffira pas de taxer les primes indues. Il faudra aussi supprimer le bouclier fiscal derrière lequel leurs bénéficiaires mettent le magot à l'abri. La mesure est urgente, car François Fillon et le FMI ont confirmé hier que la récession sera plus importante que prévu : la situation ne peut qu'empirer.

Alors oui, c'est vrai, c'est bien de colère qu'il s'agit. C'est bien de la colère qui gronde dans le pays et oui, elle est légitime. Mais Nicolas Sarkozy et son gouvernement veulent en détourner le cours, fût-ce en abandonnant à l'opinion quelques cas «  choquants «  de patrons, d'ailleurs non nommés. Ils ressassent tous les jours et chaque fois avec plus de force le thème de la violence et l'amalgament à celui de l'insécurité. Ils veulent rassembler la droite et ils craignent tout vrai débat sur le système lui-même, sur le capitalisme, sur leurs choix politiques et ceux qu'ils veulent pour l'Europe. Qui pourrait croire qu'ils ont renoncé à l'Europe ultralibérale ? La stratégie de la tension et les scrutins de la peur sont deux grands classiques de la manipulation politique. Nicolas Sarkozy, l'UMP ne veulent pas, contrairement à ce qu'ils disent, que les Français votent le 7 juin sur des choix clairs pour l'Europe. Confrontés à la situation sociale que nous connaissons et à laquelle ils ne peuvent répondre sans changer profondément de politique, et ils ne le veulent pas, ils tentent d'utiliser cette situation à leur profit. Et l'histoire nous a appris que les grandes crises ne font pas forcément les révolutions et les grandes réformes, mais peuvent enfanter des monstres.

La rébellion des usines qui licencient exprime une colère qui ne prend pas seulement racine dans la multiplication des plans sociaux. Elle relate une incompréhension de fond, une désespérance, une rage contre l'injustice d'une classe dite moyenne qui découvre, au 20 heures, le tourbillon des milliards de la crise; le cynisme des goinfres de la finance et de quelques patrons (rares, Dieu merci !) enivrés aux stock-options. Saoulés aux parachutes dorés. La crise financière est derrière nous. La crise sociale devant. Il est juste de dire que le gouvernement risque d'être débordé par l'avalanche. Il est honnête d'ajouter qu'il ne fait rien pour sauver ce qui peut l'être des entreprises et des emplois en péril.
Vous avez dit désarroi ?

Publié par » Le Raco » MARSEILLE

 

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