14.03.2009

CAPITALISME ACTIONNARIAL

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Vouloir réglementer le partage des profits serait porter atteinte au droit de propriété? Les libres dividendes ou le chaos, en somme. Un argument grossier et malhonnête qui montre les limites du capitalisme actionnarial.

Il est deux manières d'observer la crise. On peut constater son avancement inexorable avec la publication régulière des chiffres mesurant l'étendue du désastre pour annoncer avec une fascination morbide des prévisions toujours plus apocalyptiques. Mais on peut aussi mesurer de manière plus réjouissante sa progression par les évolutions qu'elle suscite dans les représentations du système économique. Il est passionnant de voir les dogmes tomber un à un, les tabous se lever, les remises en questions se faire de plus en plus profondes et finalement le chaos s'installer dans tous les esprits à mesure que le système prend l'eau.

Certes, on trouve toujours quelques irréductibles que rien ne pourra jamais ébranler dans leurs certitudes : des anticapitalistes nihilistes, des antisarkozystes viscéraux pour qui la politique se limite au si rassurant clivage gauche droite dans notre si vieux et si dépassé cadre franco-français ou des libéraux dogmatiques qui s'obstinent contre toute évidence à réciter leur bréviaire appris par cœur. Plus intéressant est d'observer l'évolution de ceux qui osent évoluer et se poser les bonnes questions, même s'ils sont encore incapable d'y répondre.

EURO.jpgL'euro va « éclater » selon Christian Saint-Etienne
On a ainsi pu entendre récemment l'orthodoxe Christian Saint-Etienne dans un duel tendu avec Emmanuel Todd tenir des propos définitif sur l'Euro dont il annonçait brutalement l'inévitable éclatement faute pour l'Europe de pouvoir se doter d'une stratégie économique ou sur le libre-échange dont il contestait le principe au nom de l'équité de la concurrence tout en rejetant avec la même force son antithèse protectionniste.

Après la mondialisation que plus personne n'ose présenter comme une chance ou un atout. Après la clairvoyance des marchés financiers désormais assimilés à un jeu malsain de spéculateurs avides et irresponsables. Après le système bancaire en qui nul n'a plus confiance et que tous souhaitent voir nationalisé au plus vite. Après les déficits publics autrefois honnis et maintenant considérés comme la seule planche de salut possible pour endiguer la spirale dépressive. C'est désormais le fondement même de l'économie capitalisme, à savoir la propriété privée des moyens de production, qui est aujourd'hui attaquée.

Assez paradoxalement, la polémique a été lancée par Nicolas Sarkozy lui-même lors de sa dernière prestation télévisuelle lorsqu'il a lancé l'idée du partage des profits en trois tiers : Investissements, Salariés, Actionnaires.

BOURSE 1.jpg« Les suppôts du grand capital »
Les hétérodoxes, tels Sylvain Lapoix ou Jean Luc Gréau, y ont immédiatement vu une manière de détourner l'attention du vrai sujet c'est-à-dire celui du niveau des salaires. Mais c'est finalement les libéraux purs et durs, que l'on peut pour l'occasion aisément qualifier de suppôts du grand capital, tels Laurence Parisot, Pascal Salin ou Philippe Manière dans une tribune dans Marianne, qui ont réellement ouvert le débat avec un argument aussi imparable que grossier : Vouloir réglementer le partage des profits serait porter atteinte au droit de propriété. On a même vu des blogueurs d'habitude mieux inspirés se croire malin de répéter bêtement les leçons apprises sur les bancs de la fac : Les profits appartiennent à l'actionnaire. C'est une rémunération de leur risque, sans laquelle il n'y aurait ni esprit d'entreprise ni investissement, ni entreprises, donc plus d'emplois : Les libres dividendes ou le chaos !

L'argument est tellement grossier et malhonnête qu'il se retourne aussitôt contre la thèse qu'il est sensé servir. Car il ne s'agit pas ici du créateur d'entreprise qui investit tout son temps, son énergie et son patrimoine dans son projet professionnel, mais d'un investisseur qui place son épargne dans un produit susceptible de lui rapporter.

On pourrait s'interroger avec l'excellent Frédéric Lordon sur la réalité du risque encouru par l'actionnaire dans un système fondé sur la rentabilité maximale du capital ou sur le caractère indispensable de ses apports de capitaux lorsque « le capital actionnarial pompe plus de liquidités aux entreprises cotées qu'il ne lui en apporte » Mais c'est sur le lien entre détention du capital et propriété que le débat devient réellement explosif.

Peut-on encore raisonnablement considérer qu'un épargnant qui place un peu d'épargne en actions ou dans un produit financier complexe est « propriétaire » de l'entreprise dans laquelle il investit, lorsqu'il son intérêt pour l'entreprise se limite à quelques ratios financier, qu'il ne participe pas aux décisions de gestion, qu'il ne sait le plus souvent pas dans quelle entreprise son argent est réellement investi et qu'il peut revendre ses parts à tout moment ?

En principe la propriété s'exprime par un attachement affectif et durable à l'objet qu'on possède. Généralement, on prend soin d'un bien dont on est propriétaire, on l'entretient, on s'attache à le faire durer. On ne cherche pas à en tirer le maximum de profit en un minimum de temps.

La frontière entre l'actionnaire et le créancier n'est plus si ténue
L'intermédiation financière a, en réalité, rompu tout lien personnel, a fortiori affectif, entre l'investisseur et sa propriété, de sorte qu'un actionnaire moderne n'est pas plus propriétaire de l'entreprise dans laquelle il a investi qu'un titulaire de bons du trésor ne l'est de l'Etat dont il finance la dette. La finance moderne a grandement estompé la différence qui existe en théorie entre l'actionnaire et le créancier.

Le rappel au dogme de la propriété de l'actionnaire sur l'entreprise a toutefois amené certains esprits éclairés à le remettre en question au vu du désastre actuel. Ainsi, le très libéral (mais néanmoins toujours intelligent) Nicolas Baverez dans une tribune parue dans Le Monde de ce jour met en accusation le rôle de l'actionnaire : « la foi dans l'autorégulation des marchés reposait sur le principe qu'actionnaires et dirigeants défendraient le développement pérenne de l'entreprise ; en réalité ils ont privilégié leur enrichissement immédiat au détriment de sa croissance de long terme (les leviers d'endettement, les programmes de rachat d'action, ou les rémunérations démesurées en témoignent). »

Dans la même édition, le PDG de Danone Franck Riboud fait le même constat. « Pendant de nombreuses années, il était admis qu'une société cotée avait pour seule finalité de générer une valeur maximale et toujours croissante pour ses actionnaires. Cette conception étroite du rôle de l'entreprise nous a conduit dans l'impasse, parce que la recherche du profit n'est mécaniquement pas durable : à force de se laisser griser par des taux de rendements de 10, de 15, de 20 et pourquoi pas de 25% , on oublie simplement qu'il y a une limite au-delà de laquelle le château de cartes s'écroule. Et cette limite, nous venons de la franchir. »

Quel est donc ce propriétaire qui s'évertue à détruire ce qu'il prétend posséder ? Mais alors si les entreprises cotées n'appartiennent plus aux actionnaires, à qui appartiennent-elles ? Qui doit décider des décisions stratégiques qui les gouvernent ?

« Une entreprise ne doit pas seulement créer du profit pour l'actionnaire »
Franck Riboud fournit une piste intéressante en rappelant que les autres parties prenantes de l'entreprise participent aux cotés de l'actionnaire à la création de richesses : fournisseurs, salariés, clients, territoires... et qu'une entreprise ne doit pas seulement créer du profit pour l'actionnaire mais aussi de la valeur pour toutes les parties prenantes, du développement et du bien être pour son environnement dont dépend sa pérennité. Et pour finir de rappeler qu'une entreprise doit avoir une utilité sociale.

La crise vient donc de mettre sur la table un sujet passionnant auquel il faudra apporter une réponse dans le cadre de la refondation du capitalisme sans laquelle il n'y aura pas de sortie de crise : si gérer les entreprises au regard des seuls intérêts des actionnaires conduit à la catastrophe et si réglementer la « profitation » des entreprises est impossible au nom du droit de propriété capitaliste, il serait sage de revoir cette notion de droit de propriété pour ne réserver le pouvoir de décision qu'aux seuls actionnaires de long terme ou l'élargir aux autres parties prenantes de l'entreprise en particulier les salariés, les territoires et les fournisseurs.

 

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